Femmes noires dans le luxe : de la visibilité au pouvoir d’agir
C’ÉTAIT LE 18 SEPTEMBRE 2026
Intervenantes : Melko et Grace Elua (REROOM) et Ria Maelys
Le 18 septembre dernier, nous nous sommes réunies à l’occasion du second volet de notre réflexion sur le luxe. Découvrez ci-dessous la synthèse complète de nos échanges et les grands axes de cette réflexion collective :
Qu’est-ce que le luxe ?
Lors de la première conférence consacrée à l’inclusion des femmes noires dans le luxe, nous avions eu l’opportunité de revenir, avec le professeur Alain Quemin, sur la sociologie et les fondamentaux du marketing de l’univers du luxe. Nous avions notamment pris le temps de définir le luxe comme un univers fondé sur la rareté d’un objet ou d’un service, qui contribue à en déterminer le prix et, par conséquent, à en limiter l’accessibilité.
Mais le luxe ne se définit pas uniquement par son prix. Il repose également sur un imaginaire. Dans les médias et la publicité, il est souvent associé à l’opulence, à l'oisiveté, à l’exclusivité et à une certaine représentation de la beauté. La femme blanche y a longtemps occupé une place centrale et participe à construire cet imaginaire du désir. Car le luxe doit avant tout faire rêver. Où est la femme noire dans cet imaginaire ?
Lorsqu’elle apparaît dans les représentations médiatiques, elle a souvent été associée à d’autres imaginaires découlant de stéréotypes coloniaux : celui de la femme forte, combattante, résiliente, confrontée aux obstacles et à la lutte. Or, cette représentation semble parfois éloignée de l'imaginaire traditionnel du luxe, davantage associé au désir, au plaisir, à la beauté et à l'insouciance.
Pendant longtemps, les femmes noires ont ainsi été peu représentées dans l’univers de la mode et du luxe, aussi bien comme consommatrices que comme créatrices ou actrices de l’industrie. L’exemple de la cosmétique permet cependant d’observer certaines évolutions. Avec le lancement de Fenty Beauty, Rihanna a notamment contribué à remettre en question les standards de l’industrie cosmétique, en proposant une gamme de teintes beaucoup plus inclusive. Cette initiative s’inscrivait également dans un contexte plus large, marqué par le mouvement body positive et par une volonté croissante de promouvoir l’acceptation et la représentation de différents types de beauté.
Faut-il intégrer le luxe ou créer le nôtre ?
Malgré ces évolutions, le luxe reste un univers très sélectif, dans lequel la diversité n’est pas la norme. Ce constat nous a conduits à une question plus profonde : devons-nous uniquement chercher à intégrer les codes existants du luxe, ou pouvons-nous aussi contribuer à créer les nôtres ? Car le luxe reste, par définition, un univers qui crée de la distinction et de l’exclusion. Mais les valeurs qu’il véhicule sont-elles toujours en adéquation avec celles des communautés afro-descendantes ?
Pour certaines personnes, l’accès à l’opulence et aux cercles privilégiés peut représenter une forme de réussite et de conquête d’un espace dont elles ont longtemps été exclues. Pour d’autres, l’adoption de certains codes du luxe peut sembler en contradiction avec des valeurs de solidarité, de justice sociale ou avec les combats menés pour la représentation et les droits des minorités.
Cela soulève alors une série de questions : Avons-nous le droit à une vie d’opulence ? Voulons-nous entrer dans ces cercles privilégiés pour montrer que nous y avons notre place, ou pour inspirer les générations qui nous suivent ? En associant les femmes noires au luxe, risquons-nous de nous éloigner de certains de nos codes et de nos valeurs ? Nous touchons ici à une question presque identitaire. Même lorsque nous avons les moyens économiques d’accéder au luxe, comment trouver notre place dans cet univers sans perdre ce qui nous définit ?
Et si nous redéfinissons les codes ?
Certains artistes et personnalités comme SDM, Damso, Lena Situations ou Aya Nakamura peuvent être considérés comme des exemples de personnalités ayant réussi à imposer leur propre identité et leur propre esthétique dans des univers qui ne pouvaient plus les ignorer. Ils montrent qu'il est également possible de ne pas seulement chercher à s'adapter aux codes existants, mais de contribuer à les faire évoluer. Cela nous ramène donc à une autre question : pouvons-nous créer notre propre définition du luxe ? Et surtout : le voulons-nous réellement, et à quoi ressemblerait-il ?
Créer notre propre luxe ne signifie pas nécessairement rejeter le luxe occidental. Il peut plutôt s'agir de reconnaître que les notions de rareté, de savoir-faire, de qualité, de création et de désirabilité ne sont pas exclusivement occidentales. Créer des alternatives et valoriser nos propres savoir-faire. Pour faire évoluer les choses, plusieurs pistes ont été évoquées. Il nous appartient d'abord de mieux connaître et de valoriser nos réseaux locaux, nos créateurs, nos artistes, nos entrepreneurs et nos savoir-faire.
Le développement de l’artisanat africain constitue également une piste importante. Les savoir-faire, les matières, les techniques et les histoires issues du continent peuvent participer à construire une autre vision du luxe. Il s’agit donc de prendre notre place, de développer notre propre identité et d’enrichir notre connaissance des artistes et créateurs afro-descendants. Car si le luxe repose notamment sur la rareté, le savoir-faire et l’excellence, rien ne dit que ces qualités doivent nécessairement être définies selon des standards exclusivement occidentaux. C’est par la création que nous pouvons contribuer à faire évoluer les codes.
De la création à la pérennisation
Mais créer ne suffit pas. Pour que ces initiatives puissent réellement s’inscrire dans le temps, elles doivent également pouvoir être financées et structurées. Les grandes maisons de luxe se sont elles-mêmes développées grâce à des investissements, des financements et parfois du mécénat, qui ont contribué à assurer leur pérennité et à construire leur image.
En effet, de Louis XIV à Napoléon, l’excellence française s’est construite avec le soutien du pouvoir : sous Louis XIV, Colbert développe les manufactures royales, structure les savoir-faire et utilise les productions de luxe comme instruments de prestige et de rayonnement. Cette logique se poursuit ensuite avec les commandes et investissements impériaux de Napoléon.
Aujourd’hui, une classe afro-descendante disposant d’un certain pouvoir économique existe également. Une piste serait donc de réfléchir à la manière de mobiliser cette capacité d’investissement, notamment en présentant des projets structurés, des business plans et des modèles économiques viables. La question n’est donc plus uniquement de savoir si nous pouvons créer, mais aussi comment financer, développer et pérenniser ce que nous créons.
Que tirons-nous de ces axes de réflexion ?
Au fond, le luxe n’est peut-être pas une réalité figée. Il évolue avec les sociétés, les créateurs, les consommateurs et les imaginaires qu’ils contribuent à construire. Nous pouvons choisir d’intégrer les codes existants, de les remettre en question ou d’en créer de nouveaux.
La question est donc peut-être moins de savoir si nous avons notre place dans le luxe, que de réfléchir à la place que nous voulons prendre et au luxe que nous voulons contribuer à construire. Le luxe dépend aussi de ce que nous en ferons.
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