Mode, beauté, cheveux : qui décide de ce qui est « professionnel » ?

23 septembre 2026

Et si le professionnalisme était, aussi, une norme eurocentrée ?

À quoi ressemble une femme « professionnelle » ?

Un tailleur sobre ? Des couleurs neutres ? Des cheveux lissés ou parfaitement attachés ? Un maquillage discret ? Des ongles courts ? 

Et surtout : Qui a décidé de ces codes ?

La question résonne particulièrement en cette rentrée. À quelques jours de la Fashion Week Femme de Paris - qui réunira du 28 septembre au 6 octobre 2026 les grandes maisons et les acteurs de la création internationale - la mode s’apprête une nouvelle fois à célébrer l’audace, la créativité et la singularité.

Au Cercle, cette réflexion fait également écho à notre récente conférence « Femmes noires dans le luxe, de la visibilité au pouvoir d’agir », au cours de laquelle nous avons interrogé la place des femmes noires dans cet univers, leur représentation, mais surtout leur accès aux espaces où se créent les codes et où se prennent les décisions.

Un paradoxe mérite alors d’être interrogé, comment un secteur qui fait de la singularité, de l’exception et de la créativité des valeurs centrales peut-il encore imposer à celles et ceux qui le représentent des normes d’apparence aussi uniformes ?

Quand le « professionnalisme » impose ses propres codes

Cette question fait directement écho au parcours de Diana, membre du Cercle, qui a travaillé pendant plus de quinze ans dans la mode, le haut de gamme puis le luxe. Entrée dans le secteur comme conseillère de vente, avant d’évoluer vers des fonctions de management, elle a connu de l’intérieur les codes très précis imposés dans le retail.

Dans certaines maisons, le principe était simple : s’effacer pour mettre en valeur la marque.

Les vêtements devaient rester sobres, souvent noirs, blancs ou dans des tons neutres, les ongles naturels, nude ou rouge, le maquillage discret, les cheveux, parfaitement coiffés, lissés ou attachés. Même lorsqu’une certaine liberté vestimentaire existait, elle restait encadrée : un pantalon à pinces un peu différent, une chemise plus travaillée, une veste permettant d’exprimer légèrement sa personnalité.

À l’époque, Diana avait intégré ces règles comme faisant naturellement partie de son environnement professionnel. Avec le recul, elles soulèvent pourtant une contradiction : le luxe vend l’inédit, l’exceptionnel et la singularité, tout en pouvant exiger une forte uniformité de celles et ceux chargés de le représenter. .

Cette contradiction nous amène à une question plus large : lorsqu’une entreprise demande une apparence « neutre », neutre selon quels standards ?

Des codes professionnels qui ne sont pas toujours neutres

Les codes professionnels ne naissent pas dans le vide. Ils se construisent dans une société, à une époque donnée, et sont influencés par les groupes qui ont historiquement occupé les espaces de pouvoir. .

Ce que l’on qualifie de « soigné », « élégant », « sérieux », « discret » ou « professionnel » peut donc sembler universel alors que ces notions reposent aussi sur des normes sociales et culturelles.

Pour les personnes dont l'apparence, les cheveux ou les codes culturels s’éloignent de cette norme dominante, l’intégration professionnelle peut alors passer par une forme d’adaptation, c’est-à-dire modifier sa coiffure, sa manière de s’habiller, son langage ou certains marqueurs identitaires afin de correspondre davantage aux attentes de l’environnement de travail..

C’est ici que la question devient essentielle pour les femmes afropéennes : À partir de quel moment l’adaptation à un code professionnel devient-elle une demande d’effacement d’une partie de soi ?

Et, pourquoi certaines caractéristiques sont-elles spontanément considérées comme professionnelles tandis que d’autres doivent encore prouver qu’elles le sont ?

Les cheveux : quand l’esthétique devient une question de discrimination 

Les cheveux constituent sans nul doute l’un des exemples les plus parlants. 

En France, cette question n’est plus seulement esthétique ou symbolique : elle est également devenue juridique.

Le 20 mai 2026, le Défenseur des droits a rendu une décision concernant une hôtesse d’accueil à qui il avait été demandé de réaliser un brushing lisse pour effectuer une mission. Estimant que cette exigence ne répondait à aucune nécessité professionnelle essentielle, l’institution a qualifié l’annulation de la mission comme un refus d’embauche discriminatoire et a notamment recommandé à l’employeur de ne plus conditionner une mission à une coiffure incompatible avec la nature des cheveux de la personne sélectionnée.

En parallèle, une proposition de loi visant à reconnaître et sanctionner la discrimination capillaire a été adoptée en première lecture par l’Assemblée nationale en mars 2024. En septembre 2026, la loi est toujours une « loi en construction », figé au Sénat. Affaire à suivre.

Ces évolutions montrent que derrière une phrase apparemment anodine comme « cette coiffure n’est pas assez professionnelle » peuvent se cacher des enjeux bien plus profonds : qui définit la norme, et qui doit continuellement s’y adapter ?

De la visibilité à la possibilité d’être soi 

Demander qui décide de ce qui est « professionnel », ce n’est pas remettre en cause l’existence de tout code vestimentaire ou de toute exigence professionnelle. 

Il s’agit de se demander où se situe la frontière entre un cadre nécessaire au fonctionnement d’une organisation et une norme qui oblige certaines personnes à modifier davantage que d’autres ce qu’elles sont pour être considérées comme légitimes.

À l’heure où la mode célèbre la singularité sur les podiums, où lea question des cheveux afro gagne en visibilité et où les discriminations liées à l’apparence sont davantage interrogées, cette réflexion mérite de sortir des seuls secteurs de la mode et du luxe. 

En effet, derrière les cheveux, le maquillage ou les vêtements se cache finalement une question beaucoup plus vaste : 

Peut-on être considérée comme pleinement professionnelle sans avoir à se rapprocher d’un modèle qui n’a pas été pensé pour nous ?

Au Cercle, nous pensons que la représentation ne consiste pas seulement à voir davantage de femmes afropénnes s’épanouir professionnellement et franchir la porte de certains espaces. Elle consiste aussi à interroger les conditions dans lesquelles elles peuvent y entrer, y évoluer, y décider et y rester sans devoir laisser une partie d’elles-mêmes à la porte.

Et vous, qu’en pensez-vous ? 

Avez-vous déjà modifié vos cheveux, votre tenue, votre maquillage ou une partie de votre apparence pour paraître « plus professionnelle » ?


Venez poursuivre la conversation avec nous sur les réseaux du Cercle. Parce que nos expériences individuelles, lorsqu’on les met en commun, permettent aussi de questionner les normes collectives.

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